Quinze jours après le Seollal, le Nouvel An lunaire coréen, un souvenir d’enfance me revient avec une précision intacte. Ce matin-là, mon père me réveillait en appelant doucement mon prénom. Il le prononçait depuis la cour, d’une voix presque solennelle. Je savais qu’il me mettait à l’épreuve, et j’entendais son sourire retenu. Pourtant, je ne répondais pas, même si l’envie me démangeait. En Corée, si l’on répond, on “achète la chaleur” de l’autre pour l’été. Autrement dit, on prend sur soi sa fatigue et sa canicule. Ainsi, le matin du Daeboreum (대보름) commence par une coutume humoristique. Cette année, cette fête tombe le 3 mars. Super Lune Rouge Lorsque la nuit tombe, la pleine lune se lève, ronde et lumineuse. En 2026, les scientifiques annoncent même une « lune de sang », aussi appelée « lune cuivrée » ou Red Super Moon en anglais, le mardi 3 mars. Il s’agit d’une super Lune rouge, plus grande et plus éclatante que jamais. En Corée, dans un moment d’espoir et de recueillement, chacun adresse un vœu à la pleine lune de Daeborum. En effet, du Nouvel An lunaire jusqu’à cette pleine lune, soit quinze jours entiers, les Coréens veillent à leurs paroles et à leurs gestes. On évite les disputes inutiles, puis on parle avec prudence et l’on agit avec retenue. Ainsi, chaque mot prononcé prend davantage de poids. On dit que cette discipline attire la chance pour toute l’année. J’ai déjà présenté certaines coutumes traditionnelles de ce jour. Cependant, aujourd’hui, parlons de la table. Car, en ce jour particulier, les Coréens dégustent des plats symboliques : l’ogokbap et neuf namul. Le riz des cinq céréales : Ogokbap L’ogokbap (오곡밥) est un riz préparé avec cinq céréales soigneusement mélangées. On y associe souvent le riz gluant (찹쌀), le haricot azuki (팥), le sorgho (수수), le millet (기장) et le haricot noir (콩). À première vue, il ne s’agit que d’un simple mélange. Pourtant, le sens est bien plus profond. L’expression “cinq céréales” dépasse cette liste précise. En réalité, elle symbolise l’ensemble des récoltes de l’année, comme les cinq orientations, les cinq couleurs ; l’Obangsaek (오방색). Ainsi, le bol de riz devient une image condensée des champs coréens. Ce mélange exprime la diversité, mais aussi la richesse et la complémentarité. En le partageant en famille, on formule le souhait d’une année fertile et prospère. De plus, on le mange souvent enveloppé dans des feuilles d’algue séchée, Gim (김). Ce geste rappelle les sacs de paille gorgés de grains après la moisson. Il signifie que l’on enveloppe la chance pour la porter à sa bouche, comme si l’on savourait la bénédiction elle-même. Namul (나물) À côté de ce riz nourrissant, on sert neuf namul variés et colorés. Le mot ‘namul (나물)’ désigne des herbes ou des feuilles comestibles cueillies en montagne ou dans les champs. On les consomme fraîches, ou bien on les conserve séchées pour toute l’année. Avant de les servir, on les fait tremper, puis on les blanchit ou on les fait sauter. Ensuite, on les assaisonne avec soin, souvent avec de l’huile de sésame ou de la sauce de soja. Ainsi, chaque préparation respecte la texture propre de la plante et en révèle la saveur naturelle. Dans la culture culinaire coréenne, les namul sont indispensables et omniprésents. Ils apportent un équilibre nutritionnel, mais aussi une harmonie de couleurs à la table. De plus, ils relient le repas au paysage environnant et au rythme des saisons. Neuf Namul Les neuf namul consommés ce jour-là sont nombreux et variés. On trouve, par exemple, la fougère (고사리), la racine de campanule (도라지), et les fanes de radis séchées (시래기). On prépare aussi le Chinamul (취나물), les tiges de patate douce (고구마줄기), et l’aubergine assaisonnée (가지나물). S’y ajoutent les pousses de soja (콩나물), le radis sauté (무나물), et les tiges de taro (토란대). Bien sûr, la composition varie selon les régions et les familles. Néanmoins, l’intention reste identique partout, car le symbole prime sur la liste exacte. Pourquoi neuf ? En Asie, le chiffre neuf symbolise l’accomplissement et la plénitude comme la pleine lune. Le dix est déjà un dépassement. C’est pourquoi, autrefois, la maison d’un homme riche comptait 99 pavillons, et non 100. Donc manger neuf variétés revient à formuler un souhait complet : santé, paix et longue vie. Personnellement, les saveurs des namul me manquent, surtout celles du printemps : des namul frais et printaniers qui offrent cette légère amertume. Même si je vis en France depuis janvier 2020, j’ai toujours la nostalgie du dallé (달래), du naengi (냉이) et du sseumbagwi (씀바귀)… En France, il est presque impossible de trouver tous ces légumes. Namul ancien Pour Jeongwol Daeboreum, on prépare souvent des légumes séchés de l’année précédente. On les appelle Mougeun-namul (묵은나물), c’est-à-dire les “vieux namul”. Leur goût est plus concentré, et leur texture plus profonde. Selon la tradition, les manger protège de la chaleur estivale et des coups de fatigue. Cependant, leur rôle ne se limite pas à la symbolique. Après l’hiver, ils redonnent des vitamines et de l’énergie au corps affaibli. Ainsi, la sagesse populaire rejoint une logique nutritionnelle simple. Ces neuf namul ne sont donc pas de simples accompagnements posés autour du riz. Ils portent des vœux pour la santé, la longévité et la prospérité de l’année entière. D’abord, une croyance ancienne affirme que celui qui les mange ne souffrira pas de la chaleur de la canicule. Cette idée relie symboliquement l’hiver à l’été, mais aussi le passé à l’avenir. Conclusion En définitive, le repas de Jeongwol Daeboreum ne se résume pas à une simple tradition culinaire. Il raconte une manière de vivre, attentive aux saisons et aux cycles naturels. À travers l’ogokbap et les neuf namul, les Coréens expriment un désir d’abondance, mais aussi d’équilibre. Le riz mêlé de céréales évoque la richesse des champs, tandis que les herbes rappellent la force discrète de la montagne. De plus, ces plats relient les générations entre elles. Ils transmettent des gestes simples, des croyances anciennes et une sagesse paysanne. Même loin de la Corée, ces saveurs portent une mémoire vivante. Ainsi, chaque bouchée devient un vœu silencieux. Un vœu de santé, de paix et de prospérité pour l’année à venir. Parmi les aliments mentionnés ci-dessus, lequel avez-vous envie de déguster ? Quel souhait confieriez-vous à la lune de sang ? D’autres articles sur le même thème vous attendent. Jeongwol Daeboreum : la fête traditionnelle la plus spectaculaire en Corée Seollal, que font les Coréens ? 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