Le 5 mai, la Corée du Sud célèbre la Journée des enfants : 어린이날. Je me souviens très bien de cette période, quand j’étais enfant à Séoul. Ce jour-là, j’étais toujours heureuse, car l’école fermait ! Comme il s’agissait d’un jour férié — et il l’est toujours — mes parents emmenaient mon grand frère et moi au zoo ou dans un parc d’attractions. Ensuite, nous mangions des choses délicieuses : de la glace, de la barbe à papa… Tout avait un goût particulier ce jour-là. À la fin de la journée, mon père se montrait souvent fatigué, car il travaillait dès le lendemain. Pourtant, moi, j’attendais ce moment avec impatience. C’était notre journée, une vraie fête : la Journée des enfants.
Dans cet article, nous allons découvrir qui a créé cette journée, à quelle époque et dans quel contexte. Puis, nous comprendrons qui a inventé le mot 어린이 et pourquoi. Enfin, nous verrons comment les Coréens célèbrent cette fête aujourd’hui et ce qu’elle révèle de leur culture.
Une fête joyeuse, mais chargée de sens
À première vue, cette journée semble simplement joyeuse. Pourtant, elle repose sur une histoire bien plus profonde. En effet, Bang Jeong-hwan (방정환) crée la Journée des enfants en 1923 avec une intention précise.

Mais qui est-il exactement ?
Né en 1899 à Séoul, Bang Jeong-hwan est écrivain, éditeur et militant. Très tôt, il décide d’améliorer la condition des enfants. À cette époque, la Corée subit la domination japonaise et la société connaît de fortes inégalités. Par conséquent, les adultes considèrent souvent les enfants comme des êtres immatures, sans véritable statut.
Avant même 1923, il agit concrètement. D’une part, il se consacre à la littérature jeunesse : il écrit, adapte et publie des histoires destinées aux enfants. D’autre part, il participe activement à la diffusion de revues pour la jeunesse. Son objectif reste clair : proposer des contenus adaptés à leur sensibilité tout en stimulant leur imagination.
Cependant, son engagement ne s’arrête pas là. Il organise aussi des lectures publiques et des activités culturelles. En parallèle, il sensibilise les adultes à la place des enfants dans la société. Il contribue également à la création du mouvement 색동회, qui défend les droits des enfants et promeut leur bien-être. Progressivement, une idée s’impose à lui : pour transformer la société, il faut d’abord changer le regard porté sur les enfants.
Pourquoi cette journée a été créée
Dans ce contexte, la Journée des enfants répond à un problème bien réel. À l’époque, la société n’accorde pas aux enfants un véritable statut. On les voit comme des êtres inachevés. Leur parole compte peu et leur place reste secondaire.
De plus, cette vision apparaît clairement dans le langage quotidien. Certains mots utilisés pour désigner les enfants peuvent sembler familiers, voire dévalorisants.
Face à cette réalité, Bang Jeong-hwan décide d’agir. Il ne veut pas simplement instaurer une journée festive. Au contraire, il cherche à transformer la manière dont les adultes perçoivent les enfants. Selon lui, il faut reconnaître leur dignité. Les enfants ne sont pas seulement des adultes en devenir : ils sont déjà des personnes à part entière.
Ainsi, la Journée des enfants devient un outil de changement. Elle sensibilise la société, encourage les adultes à accorder plus d’attention aux enfants et promeut des pratiques éducatives plus respectueuses. En somme, tout commence par le regard — et ce regard passe largement par les mots.
Avant “어린이” : comment appelait-on les enfants ?
À cette époque, plusieurs termes existent déjà en coréen pour désigner les enfants. Le plus courant est 아이. On utilise également 애, plus familier, ainsi que 아기, qui désigne un bébé. Par ailleurs, le mot 새끼, initialement employé pour les petits des animaux, peut aussi s’appliquer aux enfants. Cependant, son sens varie fortement selon le contexte : il peut être affectueux ou, au contraire, très péjoratif.
Aujourd’hui encore, ces mots restent courants dans la langue quotidienne. Par exemple, 우리 아이 signifie « mes enfants » et s’utilise très naturellement. En revanche, des termes comme 애 ou 새끼 peuvent évoquer un ton plus brut, parfois proche de « gamin » ou d’expressions plus dures en français.
Cependant, ces mots présentent une limite importante. Ils restent neutres ou familiers et, dans certains cas, peuvent paraître condescendants. Ils ne transmettent pas une idée de respect ou de reconnaissance. En effet, la société perçoit souvent l’enfant comme un être incomplet, destiné à devenir adulte.
Cette réalité reflète une vision plus large. Les enfants occupent une place secondaire : ils appartiennent à la famille, mais on les considère rarement comme des individus à part entière. Ainsi, le choix des mots révèle une hiérarchie implicite. C’est précisément cette vision que Bang Jeong-hwan décide de remettre en question.
La création du mot “어린이”
Pour provoquer ce changement, Bang Jeong-hwan introduit un nouveau terme : 어린이. Ce choix linguistique ne doit rien au hasard.
Le mot se compose de 어린 (« jeune ») et du suffixe -이. Ce suffixe mérite une attention particulière. En coréen, il n’est pas utilisé de manière systématique pour dire « personne ». Au contraire, il apparaît dans certains mots spécifiques et désigne souvent un individu caractérisé par une qualité.
Par exemple, 늙은이 désigne une personne âgée, tandis que 젊은이 renvoie à un jeune adulte. On trouve aussi 쌍둥이 (jumeaux) ou 막둥이 (le plus jeune enfant d’une famille). Dans tous ces cas, le suffixe -이 apporte une dimension humaine ou affective.
Dans 어린이, il joue le même rôle. Il permet de considérer l’enfant comme un individu à part entière. Ainsi, on ne parle plus seulement d’un état ou d’une catégorie, mais bien d’une personne identifiable.
Grâce à ce terme, le regard change. Le mot 어린이 signifie littéralement « jeune personne ». Il introduit donc une idée de respect et de reconnaissance. Autrement dit, nommer devient un acte social : en changeant le vocabulaire, Bang Jeong-hwan transforme la manière de penser.
L’évolution de la date et du jour férié
Au fil du temps, la date de cette journée évolue. Initialement, en 1923, on célèbre la Journée des enfants le 1er mai. Ce choix s’inscrit dans une dynamique sociale plus large. Cependant, il pose rapidement problème, car il coïncide avec la fête du Travail.
Pour éviter cette confusion, les organisateurs modifient la date. Dans les années suivantes, la fête se tient à différentes périodes, notamment le premier dimanche de mai, afin de faciliter la participation des familles.
Après la libération de la Corée en 1945, la situation se stabilise progressivement. Peu à peu, le 5 mai s’impose comme date officielle.
Par ailleurs, cette journée ne devient pas immédiatement un jour férié. D’abord reconnue socialement, elle obtient une reconnaissance légale en 1961, lorsqu’on l’intègre à une loi sur le bien-être des enfants. Finalement, en 1975, le gouvernement officialise le 5 mai comme jour férié. Depuis, tout le pays célèbre cette journée chaque année.
Comment les Coréens célèbrent-ils cette journée aujourd’hui ?
Aujourd’hui, les familles attendent cette journée avec impatience. Les parents consacrent du temps à leurs enfants et organisent souvent des sorties. Par conséquent, les parcs, les zoos et les parcs d’attractions attirent énormément de monde. L’ambiance devient festive.
En parallèle, les enfants reçoivent fréquemment des cadeaux et participent à des spectacles ou à des activités culturelles.
Dans les grandes villes, les institutions jouent aussi un rôle important. Les musées proposent des programmes spéciaux, tandis que certaines structures publiques ouvrent gratuitement. De plus, de nombreux ateliers éducatifs sont organisés. Ainsi, la journée combine divertissement et apprentissage.
Cependant, au-delà de ces activités, le message reste essentiel. Cette fête rappelle l’importance d’accorder du temps aux enfants et de reconnaître leur place dans la société. Pour beaucoup de Coréens, il ne s’agit pas seulement d’une célébration, mais aussi d’un moment de réflexion sur l’éducation et le rôle des parents.
D’une certaine manière, cette réalité fait écho à mes souvenirs d’enfance. Bien sûr, les sorties, les rires et les douceurs restent marquants. Néanmoins, avec le recul, leur signification devient plus claire : ces moments exprimaient aussi de l’attention et du respect.
Conclusion : une fête, un mot, une vision
En définitive, la Journée des enfants en Corée dépasse largement le cadre d’un simple jour férié. Derrière les activités et les cadeaux, elle porte une intention forte : changer le regard sur les enfants.
Elle s’inscrit dans un contexte historique précis et reflète une évolution profonde de la société coréenne. De plus, le mot 어린이 illustre parfaitement cette transformation. Il ne s’agit pas seulement d’un nouveau terme, mais d’une véritable vision. Il reconnaît l’enfant comme une personne à part entière.
Ainsi, le langage devient un outil de changement social. Apprendre une langue ne consiste donc pas uniquement à mémoriser du vocabulaire. Cela implique aussi de comprendre une culture, ses valeurs et sa manière de voir le monde.
Derrière chaque mot, il existe une histoire. Derrière chaque expression, une vision.



5 commentaires
Celine Graindlair
Bonjour Maya,
J’ai appris que cette fête n’avait pas toujours existée, C’est génial que les enfants aient leur fête. Nous c’est plutôt Noël qui sert de fêtes pour les enfants. À part, Jésus bien évidemment.
Hélène
Merci pour cet article, c’est toujours très intéressant d’en apprendre plus sur l’histoire et la culture de ce beau pays qu’est la Corée du Sud. La Journée des enfants est une fête vraiment touchante, qui montre à quel point les enfants occupent désormais une place importante dans la société coréenne.
Kassandre
la journée des enfants a une super histoire, ça montre que les Coréens, respects tout le monde maintenant que ce soit les plus âgés commes les plus vieux. Ce serait super qu’en France les jeunes soit mieux respecter aussi mais chaque pays est différents. Merci pour les mails que tu m’envoies pour m’expliquer plein de choses sur la Corée et le hangeul 😘
Maëline SOUDET
c’était très intéressant
감사합니다
Veronique Galpin
Bonjour,
Merci Maya pour cet article. les mots sont puissants et créateurs du bien comme du mal. Merci de nous avoir rappelé cette vérité à travers ce jour de l’enfant en Corée. Comme toujours la Corée montre le chemin vers une meilleure humanité. Merci Maya pour votre article lumineux et votre partage sur vos souvenirs d’entant.