La Corée,  Le coréen

5 mots coréens intraduisibles en français

C’est le deuxième article que j’écris dans le cadre du Carnaval d’articles que j’organise avec Sophie du blog https://cours-de-japonais.com/ sur le thème « les mots ou expressions intraduisibles en français car il n’y a pas d’équivalent ». J’ai le plaisir de vous présenter 5 mots coréens intraduisibles qui n’ont pas d’équivalent en français.

 

1. 정 (情)

Tout d’abord, Jeong. Ce mot coréen tout court est le plus intraduisible en langues étrangères. Même les coréens ont du mal à le définir en quelques mots. Si je décortique le sino-coréen, 情 (jeong) est quelque chose de bleu (青) qui apparaît dans le cœur (心). Qu’est-ce qui est bleu ? Ce n’est pas la tristesse comme vous pouvez penser.

Prenons un exemple. Avez-vous regardé le film « Memories of Murder » de BONG Joon-ho (2004)? (PS: BONG Joon-ho a gagné le Palme d’or au Festival de Cannes en 2019.) Ce film inspiré d’une pièce de théâtre « 날 보러 와요 (One night ticket) » a mobilisé 5,100,000 spectateurs. En un mot, c’était 대박 ! (dae-bak = un grand succès en coréen).Il s’agit d’une série de viols suivis de meurtres qui s’est réellement passée en Corée du Sud en 1986. En recherchant les traces de criminel, le détective Park se sent de plus en plus stressé et obsédé par l’affaire. A la fin du film, Park parle sous la pluie en gros plan : « 밥은 먹고 다니냐 ? » (Babeun meokko daninya ?) [ SPOILER ] Si vous n’avez pas vu ce film et voulez le voir sans connaître la fin, sautez la paragraphe suivante jusqu’à l’image de bol de riz.

 

“밥은 먹고 다니냐 ?” était ad limitum de l’acteur SONG Kang-ho. On peut interpréter cette phrase en plusieurs sens. D’abord « es-tu une personne normale comme nous qui mangeons ou un esprit qui ne mange pas ? ». Sinon, « tu devrais être très occupé pour tes crimes et n’aurais pas de temps de manger, n’est-ce pas ? ». Est-ce la phrase en question accentue la cruauté du criminel ou montre la sympathie du détective ? Mais est-il normal que le détective, qui devient fou à cause des crimes sans trace, puisse avoir de la sympathie envers le criminel ? En principe non. Mais au fil du temps des recherches, le détective exaspéré pourrait en avoir pour un moment vis-à-vis d’un être humain. C’est ça, le sentiment de Jeong. Ce n’est ni de l’amour, ni de la haine, mais quelque chose d’inexplicable et d’implicite qui n’appartient qu’à l’être humain au fil de temps.

A la fin du film “Memories of Murder”, le détective PARK parle en gros plan “밥은 먹고 다니냐?”.

 

 

밥 먹었니?

Par ailleurs même nos voisins les japonais ne comprennent pas pourquoi les coréens posent la même questions à chaque heure de repas : “밥 먹었니? (Bab meogeonni?)” Ma grande mère aussi, elle m’a demandé tous les jours et même plusieurs fois par jour : “밥 먹었니? 더 먹어라.” (As-tu mangé du riz cuit? Mange-en encore.) Si je traduis littéralement, “as-tu mangé du riz cuit?” La phrase est traduisible mais l’intention n’est pas compréhensible.

Pour trouver l’origine de cette salutation, remontons au temps difficile à la fin du XXe siècle. Comme j’ai expliqué dans “l’origine de K-pop (1) – Trot“, après la guerre de Corée, la Corée du Sud était le pays le plus pauvre au monde. Des gens mangeaient des bouillies de riz ou des pommes de terre. Si on avait de la chance, on pouvait manger deux fois par jour. Un bol de riz blanc? C’était un grand luxe. 밥 (Bab) est littéralement le riz après être cuit mais symboliquement un repas chaud et correcte.

Alors afin de s’occuper des uns et des autres, les coréens vérifiaient si leur entourage ne sautait pas de repas. S’il n’avait pas mangé, même s’il est venu sans prévu, ils partageaient leur nourritures et magnaient ensemble. Même maintenant ‘manger ensemble’ est signifiant pour les coréens. C’est un acte de partager le Jeong.

En Corée du Sud si un-e ami-e coréen-ne vous demande jour et nuit “as-tu mangé du riz cuit?” (밥 먹었니? ou 밥 먹었어? au style familier) ou “avez-vous mangé ?” (진지 드셨어요? au style honorifique), cela montre sa petite pensée aimable ou amicale pour vous.

 

«  Samson et Dalila » de Rubens (entre 1609 et 1610)

Alors est-ce Jeong un sentiment unique aux coréens ? Je ne pense pas. Regardons un tableau ayant pour thème un récit biblique : Samson et Dalida par Peter Paul Rubens, National Gallery.

 

Mille ans avant Jésus-Christ, il y avait un homme qui s’appelait Samson. Ce fils de Manoach, de la tribu de Dan qui est sous la domination des Philistins, a une force légendaire. Il peut tuer un lion à mains nues et se battre contre 1 000 soldats Philistins avec une seule mâchoire d’âne. Pourtant il est fragile devant une belle femme. Il est tombé amoureux d’une belle Philistine, Dalila, et se marie avec elle.

Dalila demande à son mari d’où vient sa force. Le costaud lui ment chaque fois. Un jour elle le séduit et menace en disant qu’elle le quittera s’il ne lui répond pas la vérité. Enfin Samson, follement amoureux d’elle, lui avoue : sa force vient de ses longs cheveux.

Quand il est en sommeil profond, sa femme appelle ses compatriotes. Ils coupent les cheveux de Samson et lui crèvent les yeux. Après avoir perdu sa force, sa vue et son amour, Samson prie Dieu pour retrouver sa force une dernière fois. Sous le palais il écarte les colonnes à mains nues. Le palais s’écroule et des milliers de Philistins meurent. Selon l’archive biblique, le nombre de victimes est bien supérieur à la totalité des morts qu’il a tués dans sa vie.

 

Le regard de Dalila vers Samson en sommeil profond

Revenons à la toile, qui montre le moment de la trahison. Rubens était un des grands peintres du baroque néerlandais. Il saisit ce petit instant troublant pour Dalila.

Samson dort sans doute après avoir fait l’amour avec sa femme. Parce que leurs corps sont à moitié dénudés. Un Philistin s’approche d’eux pour couper les cheveux de Samson. Approchez-vous. Où est le plus lumineux dans le tableau ? C’est le cou de Dalila. Au dessus de sa joue, arrêtons-nous sur son regard. Selon vous, est-elle ravie, coléreuse, triste, amoureuse ? Depuis le début elle avait l’intention de tuer Samson. C’est une espionne. Enfin le moment est venu. L’ennemie dort sous ses yeux et à ses genoux. Pourtant c’est son mari qui est doux avec elle. Combien de nuits ils ont passé ensemble? Elle met une main sur le dos de Samson, couvert de sueur, et l’autre main vers l’arrière. Sans doute elle ressent un sentiment complexe et hésite entre sa mission et Jeong. Si Dalila était une héroïne dans un conte coréen, elle ne le trahira pas à cause du Jeong.

 

Par ailleurs Jeong n’apparaît pas forcément dans des émotions contradictoires mais aussi dans des bonnes relations. Ce n’est ni amitié, ni affection, ni amour, mais plutôt un sentiment plus profond. Il est plus dense, apparaît au fil de temps et touche le cœur. Attachement ? Pas tout à fait. Humanité ? Non plus. Sympathie ou empathie ? Je n’arrive pas à expliquer explicitement. C’est descriptible mais intraduisible.

 

2. 한 (恨)

 

Ce mot, formé lui aussi d’une syllabe comme Jeong, est un des mots très caractéristiques de la culture coréenne. Il n’a pas de mot correspondant en langue occidentale non plus. Si je décortique le sino-coréen, Han est le cœur (心) qui stagne (艮). C’est-à-dire que c’est l’émotion due à l’accumulation de colères, de rancœur, de chagrin, de haine ou de ressentiment au cours du temps.

Prenons un exemple : Old Boy de PARK Chan-wook.

En 1988 OH Dae-soo, ivre, est sur le chemin de rentrer chez lui. Il porte un cadeau d’anniversaire pour sa fille. Soudain il est enlevé, enfermé et séquestré dans une cellule sans comprendre pourquoi. On ne lui donne que des raviolis comme plats, coupe ses cheveux et change ses vêtements pendant qu’il est endormi suite au gaz anesthésique. Il ne voit personne. Un seul lien avec l’extérieur est une télévision, par laquelle il apprend, un an plus tard, que sa femme a été tuée. Il est accusé du meurtre. Après 15 ans, il est relâché toujours sans explication. Après avoir perdu sa femme, sa fille, sa vie normale et son visage à cause d’une fausse accusation, il décide de se venger de celui qui l’a enfermé et maltraité. Surtout il veut savoir pourquoi. Enfin il a du Han dans son cœur.

Dans les contes coréens, les héros ou héroïnes n’expriment pas son Han par une vengeance atroce. Mais PARK Chan-wook est différent. Il fait jaillir le Han de manière contemporaine, esthétique et sophistiquée en actions au nom de vengeance. Ce film basé sur un manga japonais gagne le Grand Prix au Festival de Cannes en 2004.

Voici un proverbe coréen sur Han : 여자가 한을 품으면 오뉴월에도 서리가 내린다. Cela veut dire que si une femme conçoit un Han, le givre frappe même pendant la canicule.  On trouve également des Han dans plusieurs anciens contes coréens.

 

3. 눈치 (nunchi)

 

Nunchi aussi, c’est un des mots coréens intraduisibles en français ou en anglais. Quand on dit en coréen 눈치가 있다 Nunchiga itta (avoir du Nunchi), quelqu’un perçoit vite l’ambiance et capte bien l’humeur des autres. 눈치가 빠르다 Nunchiga ppareuda (avoir du Nunchi sensible) signifie qu’il saisit vite l’atmosphère de la situation. Des gens qui ont du Nunchi sensible sont considérés comme étant intelligents et aimables. C’est considéré que Nunchi est un des éléments indispensables pour avoir une réussite sociale.

Voici un proverbe coréen lié : 눈치가 빠르면 절에 가서도 젓국을 얻어 먹는다. = Cela veut dire que si quelqu’un a du Nunchi sensible, il peut obtenir de la sauce de poisson même dans un temple bouddhiste !

 

 

4. 갑질 (gabjil)

 

Gabjil n’a pas de mot français équivalent non plus. C’est une attitude arrogante d’une personne qui est socialement supérieure (Gab) vis à vis d’un inférieur. Le terme 갑 (Gab) vient du jargon de contrat en coréen. Une partie est nommé 갑 (Gab) et l’autre, 을 (Eul).  질 (Jil) est un suffixe qui signifie la répétition de mêmes actions. L’affaire des noix d’apéritif est un bon exemple mondialement connu de Gabjil : affaire des noix apéritives mal servies.

Pauvre macadamia innocent

Le 5 décembre 2014, CHO Hyunah a commandé des noix de macadamia dans un vol de Korean Air de New York à Séoul. C’était la fille du patron et ex-vice-présidente de la compagnie aérienne. En bref elle était née avec une cuillère d’argent dans la bouche. Ayant été servie dans un sachet, et non dans un bol, elle est devenue furieuse. Elle a ordonné au chef de cabine de s’agenouiller devant elle, de faire faire un demi-tour à l’avion et de le faire sortir de l’avion. Cela a provoqué un retard de 20 minutes au décollage. Elle a été condamnée pour cela à 1 an de prison.

 

 

 

5. 의태어 (Idéophones ou mimétismes)

 

Il y a des idéophones en français comme brille-brille ou bling-bling. Mais dans la langue coréenne, il y en a d’innombrables. Contrairement aux onomatopées qui miment le son, des idéophones rendent visible une sensation, une odeur, une forme, ou un mouvement.

  • 아장아장 (ajang ajang) est la manière de marcher d’un bébé.
  • 어정어정 (eo-jeong eo-jeong) est la manière de marcher d’un grand qui a de longues jambes.
  • 바글바글 (ba-geul ba-geul) est la forme d’une foule où les gens se collent l’un à l’autre.
  • 보글보글 (bo-geul bo-geul) est la forme et le son de l’eau qui bout.
  • 부글부글 (bou-geul bou-geul), quand elle bout vigoureusement dans une grande casserole. Cela représente également la sensation de colère qui monte comme un nœud dans le ventre.
  • 뽀글뽀글 (ppo-geul ppo-geul), si le liquide bout dans une petite casserole. Cela décrit également la forme de cheveux bouclés en petites frisures.

Comme les nuances sont subtiles et qu’il est largement possible d’en créer mille, les idéophones sont incomparablement développés dans la langue coréenne. N’essayez pas de les mémoriser par la tête mais entendez-les avec le cœur. 😉

Voici mes deux autres articles du Carnaval d’articles de mai 2019 :

 

Si vous souhaitez découvrir des mots ou des expressions intraduisibles d’autres langues étrangères, vous pouvez visitez les liens ci-dessous :

– Cour de japonais

– I speak spoke spoken (anglais)

– Lucie au pays des lutins (suédois)

– AlModaris (apprendre l’arabe autrement)

– Chinois Tips

– Vivre à Tokyo

– La Tribu des Pieds Nus (malaisien)

– Le Monde des Langues (diverses langues)

 

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8 commentaires

  • Sophie

    Super article !
    C’est intéressant de voir que le coréen possède différents mots liés aux sentiments qui sont intraduisibles en français.
    Pour le japonais, j’ai plutôt parlé de concepts esthétiques que nous ne possédons pas dans notre culture.

    Je suis également étonnée de constater que le coréen possède aussi de nombreux mimétismes, ou idéophones comme tu les appelles ! C’est pareil pour le japonais 🙂

  • Virginie LMH

    Merci pour cet article vraiment spécial et très intéressant !

    En lisant les explications concernant le mot 정, ça me fait penser à ce que nous appelons en français « l’empathie ». Quant au mot 눈치, à notre « sixième sens ». Mais j’ai peut-être tout faux 😅

    Le mot 갑질 est plutôt clair, on retrouve cette attitude dans de nombreux dramas ! 😆

    마야 선생님 감사합니다 !

    • Maya

      Merci beaucoup, Verginie, pour ton complément et pour ton message adorable !
      Ah, l’empathie! Cela peut être proche ! Merci. Par contre quand on pleur en regardant un film, c’est l’empathie mais pas Jeong. Ecrire cet article m’a aidé à réfléchir à définir le Jeong. “Je pense” que Jeong est un sentiment basé sur l’humanité et tressé au cours de temps dans une relation, soit bonne, soit mauvaise.

      Ensuite le 6e sens est l’intuition qu’on ne peut pas expliquer logiquement mais qu’on sent. Nunchi est différent. C’est très logique. lol Simplement certains sont sensibles pour saisir l’ambiance et l’humeur des autres et certains, tranquillou~ et Hakuna matata~~. Par exemple si un gamin demande de l’argent de poche quand maman est en mauvaise humeur, il n’a pas de Nunchi du tout. loll

      Quant à Gabjil, c’est vrai. Il y en a trop dans les dramas. Tu connais bien. Bravo! 😉

    • Maya

      Ah! Ce serait un bon exemple pour expliquer Jeong.
      Quand j’ai quitté un travail CDI, le matin de mon dernier jour quelques clients sont venus pour me dire au revoir. C’était touchant. J’ai dit à un entre eux que mes collègues sympathiques seraient toujours là après mon départ. Elle m’a répondu que ce ne serait pas pareil. Cela m’a touché et ce matin j’ai pensé à elle. Elle a du Jeong et a ressenti mon Jeong. Comment pourrais-tu définir en français ?

      • Virginie LMH

        Dans cet exemple, je dirais « avoir de l’estime ».
        Vous avez de bons sentiments l’une pour l’autre, vous vous respectez, vous vous appréciez.

        Mais du coup, je ne pense pas que cela définisse les sentiments du détective de Memories of murder, si ? Je n’ai pas vu ce film, j’espère en avoir l’occasion.

    • Maya

      Merci beaucoup, Loigerot , pour votre commentaire super sympathique ! Chaque fois quand j’écris un article comme ça interculturel, ça me pompe beaucoup d’énergie. Je deviens épuisée quand je finis la rédaction. Vos petits mots de remerciement me font plaisir !!! 🙂

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